Un texte signé Chipie de CAUMON
La France ! Ce grand corps nerveux, saturé de peurs et de certitudes, qui, après avoir longtemps brandi Voltaire comme un fétiche de salon, découvre soudain les vertus thérapeutiques de l’arrêté d’expulsion. On expulse Xenia Fedorova journaliste russe, ancienne de RT France, chroniqueuse intermittente sur quelques plateaux, qui a le mauvais goût de formuler des analyses que le ministère de l’Intérieur, dans sa prose administrative d’une élégance toute carcérale, baptise « narratifs déséquilibrés ». Entendez : elle ose parler de l’Ukraine, de l’OTAN, de la société française d’une manière qui ne rentre pas dans le grand catéchisme géopolitique du moment. Et voilà que l’on transforme l’opinion en pathologie administrative.
Je n’étais pas une fan de cette dame. Ses positions, souvent partiales, parfois excessives, m’agaçaient autant qu’elles m’intéressaient. Mais ses analyses internationales avaient au moins ce mérite rare : elles sortaient du pré carré européen, ce petit jardin mental où nous nous complaisons à repasser indéfiniment les mêmes films, les mêmes angoisses, les mêmes bonnes intentions. Elle forçait le regard à s’élargir, à considérer d’autres polarités, d’autres rapports de force. Et c’est précisément cela que l’on ne lui pardonne pas.
Car l’affaire est moins juridique que psychologique et politique. Psychologique : l’État contemporain grand hypocondriaque, supporte plus la contradiction. Il a peur que le récit officiel vacille, peur que le citoyen commence à douter, peur surtout de sa propre fragilité intellectuelle . On ne réfute plus ; on évacue. On traite l’opinion dissonante comme un symptôme à extirper plutôt que comme une thèse à combattre. C’est le triomphe de la défense paranoïaque : mieux vaut le silence forcé que le risque d’être contredit en public. Politiquement, le geste est plus clair encore. Il s’agit de marquer le territoire idéologique. Quand le discours vient de Moscou, on brandit la souveraineté, l’ingérence, les intérêts fondamentaux de l’État formule magique, caoutchouc doctrinal, qui permet de faire tenir dans le même sac le propagandiste et, demain, n’importe quel esprit mal léché. Mais que de clémence envers ceux qui, depuis des années, relaient sans tremblement la propagande d’Alger, minimisent les outrages faits aux harkis, appellent à la repentance perpétuelle ou caressent dans le sens du poil les régimes les plus autoritaires du Maghreb ! Eux, on ne les expulse pas. Leur discours flatte d’autres clientèles, d’autres peurs, d’autres équilibres électoraux. Deux poids, deux mesures : la signature même de notre époque, cette époque qui ne tolère plus que l’on pense autrement qu’elle.
On nous dit que Fedorova est un relais de désinformation. Soit. Mais qui, pendant des années, a martelé comme une évidence la responsabilité exclusive de Moscou dans le sabotage de Nord Stream, avant que la réalité ne vienne, avec sa grossièreté coutumière, contredire le récit officiel ? Personne n’a été assigné à résidence pour cela. Les Français, quant à eux, n’ont eu qu’un devoir : croire, payer, et se taire.
Le vrai scandale n’est pas qu’une chroniqueuse défende des thèses pro-russes. Le vrai scandale, c’est que l’on habitue le citoyen à l’idée qu’il existe désormais une version autorisée des faits, et que s’en écarter justifie non la réfutation argumentée, mais la sanction administrative. Un peuple à qui l’on interdit d’entendre un discours n’est pas protégé de ce discours : il est simplement privé des moyens de le combattre. Et c’est ainsi que l’on fabrique, sous prétexte de fermeté, la plus parfaite des lâchetés intellectuelles et politiques.
La France qui expulse pour opinion n’est plus celle de Voltaire. Elle est devenue ce pays où la liberté d’expression s’arrête exactement là où commence le consensus officiel — et où l’on traite la pensée dissonante comme une maladie de l’âme nationale. Une honte, contemporaine, psychologique et politique à la fois.
Chipie de CAUMON
9:16 PM · 29 juil. 2026







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